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L’Utopie de Thomas More a 500 ans

Continuons d’être utopistes !

Il y aura cinq cents ans en décembre prochain que l’Anglais Thomas More (1478-1535) publiait, en Flandres, sur les encouragements de son ami Érasme, « Du meilleur état de la chose publique et de la nouveauté de l’île d’Utopie, un précieux petit livre non moins salutaire que plaisant », ouvrage plus communément connu sous le titre L’Utopie.Hans Holbein d. J. Sir Thomas More WGA11524 À partir d’une vive critique de la rapacité des riches et de la misère du peuple anglais, il y décrit, par la bouche d’un voyageur fictif, une île qu’il nomme Utopie, ce qui signifie, selon l’étymologie grecque, “en aucun lieu”, mais aussi “lieu du bonheur”. 

Sur cette île, règnent les principes de liberté et de solidarité ainsi que l’ordre et la discipline. La propriété privée n’existe pas et toute la population professe un mépris affiché pour l’or ; le travail est limité à six heures par jour pour satisfaire les besoins de la communauté ; il n’y a pas de monnaie et chacun reçoit selon ses besoins ; le temps libre est consacré à cultiver librement son esprit et à développer ses facultés intellectuelles ; la liberté de conscience et de religion est respectée ; les édiles et les magistrats sont élus… C’est le “lieu du bonheur partagé”. À noter : chacun doit deux ans pour le service agricole : une idée qui sera peut-être d’actualité un jour prochain !

Un demi-millénaire d’utopies

Ce mot “utopie” connaîtra un grand succès : au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, dans la veine du récit de voyage, plusieurs auteurs reprendront cette idée qui deviendra un genre littéraire.[1]

Au XIXème siècle, utopie deviendra synonyme de projet politico-social égalitaire, démocratique et solidaire, pariant sur l’intelligence des hommes et leur générosité. L’utopie inspirera les penseurs et les acteurs du mouvement coopératif et mutualiste qui connut un formidable essor, parallèle au développement du syndicalisme. Une vision millénariste, absente du texte de T. More, se développera sous la plume des auteurs des différents courants socialistes. Charles Fourier et ses disciples tenteront des mises en application concrètes et 640px GodinStandbeeldintégrales : voir le Phalanstère de Jean Baptiste Godin à Guise.

La croyance au progrès ininterrompu de la science comme source et garantie du bonheur et de la prospérité poussera certains auteurs à se passer de l’avis des intéressés, et, au XXème siècle, l’instauration de régimes totalitaires voulant créer un « monde meilleur pour une humanité nouvelle » rendra l’utopie suspecte : la littérature utopiste devient science-fiction (ou politique-fiction) : Le meilleur des mondes (A. Huxley, 1936), 1984 (G. Orwell, 1949), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury, 1953)…

En effet, comme elle touche tous les aspects de la vie humaine, sociale et personnelle, l’utopie peut se montrer fort contraignante dans sa volonté de réforme. Pour Jacques Ellul, penseur de l’illusion techniciste, “il n‘y a pas de plus grande erreur que de croire à l’utopie comme imagination exubérante ; elle est sèche et impérative… Elle est le “rationalisme social” pur et simple présenté comme la seule voie vers la perfection.”

Reste que, fondamentalement, l’utopie est l’affirmation que les humains peuvent prendre leur destin en mains. C’est le rêve par lequel une époque dépeint celle qui va – ou pourrait – lui succéder (E. Bloch). C’est, aussi, un moyen de juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous devrions faire (A. Gorz). Et en définitive, selon le mot de Lamartine, bien des utopies s’avèrent “des vérités prématurées”. À ce compte-là, le slogan de Mai 68 « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! » est un oxymore qui donne à réfléchir !

Aujourd’hui, de nouveaux enjeux – écologiques[2] – et de nouvelles perspectives – biotechnologiques[3] – rejoignent les aspirations démocratiques et égalitaires, et relancent les approches “utopistes” qui conjuguent espoir social parfois millénariste, confiance souvent prométhéenne dans la technique et pratique de la démocratie directe : Occupy Wall Street, Podemos, les Indignés, Nuit debout…

Mais l’histoire de l’utopie nous montre que le discours politique ne peut jamais fonctionner sans une certaine vision de l’homme et de l’humanité, que ce soit une anthropologie philosophique ou une vision religieuse. Contemporain de Thomas More, Rabelais écrivait en 1532 : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Une source d’inspiration

Avocat de profession, Thomas More est membre des Communes en 1504 à 26 ans ; il en deviendra Speaker en 1523. Il aura plusieurs missions, notamment diplomatiques et sera nommé Chancelier du Royaume de 1527 à 1532. Il refusera de valider la décision d’Henry VIII de séparer l’église anglicane de Rome à la seule fin de valider son mariage avec Anne Boleyn, et il aura la tête tranchée en 1535. Le film « Un homme pour l’éternité » rend bien compte de ce débat et de son issue.

Inspirateur de nombreux penseurs socialistes mais aussi fêté comme martyr par l’Église catholique qui en a fait le saint patron des politiques, cet homme cultivé, éminent humaniste, juriste efficace, politique habile, théologien ou poète à ses heures, était aussi un père très attentif à l’éducation de ses filles.

Thomas More était un “réaliste intransigeant”, attentif à l'inacceptable. L'Utopie, satire de l'Angleterre de son temps, et affirmation du souhaitable, se conclut par un avertissement quant à la faisabilité d'une réforme allant dans ce sens : « Je le souhaite plus que je ne l'espère ». Son idée d’utopie peut continuer d’inspirer notre réflexion politique, et son sens de l’objection de conscience doit éclairer notre éthique[4] en cette période de mutations et de conflits qui engendrent des peurs habilement exploitées par les divers populismes.

Pragmatique ou réaliste ?

En effet, dans nos débats et nos projets, nous entendons souvent refuser certaines idées « utopiques » au nom d’un « pragmatisme » souvent fort expéditif comme s’il fallait arrêter de réfléchir et de débattre pour passer à l’action, coûte que coûte, même si le projet comporte des inconnues notables ou des adversaires résolus. Je laisse au lecteur le soin de choisir les exemples dans l’actualité !

Je suis un fervent adepte du « réalisme » qui consiste à prendre en considération toutes les informations sur le projet, son positionnement actuel et ses impacts futurs - ce qui nécessite généralement d’écouter toutes les « parties prenantes », selon la terminologie en vigueur - et de recevoir avec discernement les discours strictement idéologiques, quels qu’ils soient, le « pragmatisme » étant, plus souvent qu’on ne croit, l’habillage d’une idéologie. Je souscris à cette affirmation d’Umberto Eco : « Si vous avez une solution simple à un problème complexe, elle est très probablement fausse ![5] »

Il y a en effet à mes yeux une grande différence entre le pragmatisme volontariste et impatient, et un réalisme co-construit en vue du bien commun. Ce réalisme-là ne se prive pas de tutoyer les rives de l’utopie à travers l’étude de scénarios très divers ou la prise en compte de réalisations locales ou sectorielles même partielles mais originales. Les innombrables initiatives à travers le territoire sont une mine inépuisable d’idées sympathiques et généreuses dont une grande partie débouchent sur du concret.

L’extension ou la généralisation de ces initiatives portées par des militants très motivés se heurte souvent à un problème d’échelle et aux limites de la démocratie directe. En fait, il est sans doute préférable de multiplier les initiatives au plus proche des gens, comme le font les groupes Colibris inspirés par Pierre Rabhi ou, sur le Plateau de Saclay, les acteurs impliqués dans Terre et Cité, plutôt que de bâtir des règlements difficilement applicables : sur ce terrain, l’Économie sociale et solidaire est beaucoup plus féconde et efficace que l’administration publique, régionale, nationale ou européenne, dont ce n’est pas (encore) la culture.

Prenons garde de ne pas restreindre notre réflexion politique et programmatique aux recettes “pragmatiques” qui ont le plus souvent déjà montré leurs limites et leur impuissance. Soyons généreux et imaginatifs, continuons d’être “utopistes” pour être pleinement “réalistes”.

Jean-Paul Mordefroid

Vice-Président du MoDem de l’Essonne

Adjoint au Maire de Verrières-le-Buisson

 


[1] À l’occasion de cet anniversaire, le Numéro 356 (Juillet-août 2016) du mensuel Alternatives économiques présente un dossier très intéressant sur les diverses utopies qui ont jalonné la littérature et l’histoire, et leur impact sur le terrain.

[2] René Dumont : L’utopie ou la mort (Le Seuil, 1973)

[3] On pense ici au « Transhumanisme »

[4] Il est intéressant de noter que “Le Prince” – publié en 1532 après la mort de Nicolas Machiavel en 1927 - est presque contemporain de l’Utopie ; mais quelle différence !

[5] in Le pendule de Foucault.


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